CONFÉRENCE DONNÉE SOUS L’ÉGIDE DE L’ASSOCIATION DES PARENTS ET AMIS DE LA FONDATION PÉRÈNE (APAP)
ACCUEIL DE L’ENFANT EN SITUATION DE HANDICAP DANS L’ÉCOLE ORDINAIRE
I. HISTORIQUE
• 19e siècle : personnes à part de la société / des classifications mais pas de mesures d’aide
• début 20e siècle : / œuvres sociales (institutions avec des fermes)
• 1960 : AI = séparation / ségrégation / handicapé
• 1980 : intégration
• 2000 : inclusion, différenciation, scolarisation
II. TROIS ÉVÉNEMENTS CONCOMITANTS AU DÉBUT DU XXIE SIÈCLE
• scientifique
o 2001 : l’OMS révise sa conception (datant de 1980). Passage de la personne handicapée à la personne en situation de handicap – adaptation réciproque de la société et de la personne
• politique
o Déclaration de Salamanque
o Constitution fédérale
o Loi fédérale sur l’élimination des inégalités frappant les personnes handicapées (Lhand)
o réforme de la péréquation financière et de la répartition des tâches entre la confédération et les cantons (RPT)
• Pédagogique
o l’assuré AI devient un élève / passage de la notion de personne en situation de handicap à élève ayant des besoins particuliers
o Accord intercantonal
o différenciation de l’enseignement
III. LES DÉFIS ACTUELS
• tension entre deux finalités a priori opposées
o élever le niveau de formation
o accueillir des élèves ayant des besoins éducatifs particuliers
• multiplication des études et recherches, résultats mitigés
• Chaque canton doit élaborer un concept de pédagogie spécialisé
IV. ETAT DES LIEUX
• Suisse en général
o République et Canton du Jura
o Canton de Zürich
o Canton de Berne
• Amérique du Nord
V. POSTULATS
VI. CONCLUSION
VII. BIBLIOGRAPHIE
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I. HISTORIQUE
C’est au 19e siècle qu’apparaissent les premières approches pédagogiques concernant les enfants en situation de handicap mental. Le pionnier en la matière est Henri Pestalozzi influencé par Jean-Jacques Rousseau et par le pédagogue allemand Frédéric Froebel .
Ces réalisations demeurent anecdotiques, comme l’expérience tentée à Interlaken par le jeune médecin Johann Guggenbühl accusé de n’avoir pas trouvé le remède contre la déficience.
Dans notre région, il faut attendre la loi sur l’Instruction publique de 1894 qui stipule : « Les enfants sourds-muets, aveugles, simples d’esprit ou épileptiques doivent être placés dans des établissements spéciaux ou dans des classes spéciales, s’ils sont aptes à recevoir l’instruction et s’ils ne peuvent être reçus dans les écoles publiques ». N’étant pas reçus dans l’école publique, ils sont donc exclus de l’école publique.
Cette disposition légale est à l’origine de la création d’institutions telles que le Foyer jurassien à Delémont, en 1939. Ces institutions survivent tant bien que mal grâce à des subventions émargeant du budget de l’Assistance publique ; elles complètent leurs revenus par des dons et l’exploitation de domaines agricoles dans lesquels les enfants sont appelés à travailler.
En 1959 éclate une véritable révolution dans la scolarisation des enfants en situation de handicap. C’est la promulgation de la Loi fédérale sur l’assurance-invalidité . L’école spéciale est née, largement financée par la Confédération. C’est l’avènement de la pédagogie dite curative avec son réseau thérapeutique : logopédie, psychomotricité, psychothérapie, musicothérapie, art thérapie entre autres…
Alors de quoi se plaint-on ? Tout en considérant les effets largement bénéfiques de l’école spéciale AI, il convient d’en relever quelques inconvénients majeurs :
• le principe même de la loi vise à placer les enfants en situation de handicap dans des institutions spéciales. C’est donc une loi ségrégative, les cantons qui veulent innover en maintenant les élèves en situation de handicap dans les écoles ordinaires perdent le financement fédéral ;
• nous sommes dans une logique d’assurance sociale. L’enfant en école spéciale est considéré comme un assuré AI. Ce sont les services sociaux qui assument la surveillance des institutions ;
• l’admission en école spéciale est liée à des critères définissant le handicap, le principal étant le quotient d’intelligence (QI). C’est une survivance des travaux des psychologues français Binet et Simon (1905) visant à classer les élèves sur une courbe de répartition de l’intelligence. La loi AI considère comme handicapé mental celui qui n’atteint manifestement pas un QI de 75. Du coup apparaît une catégorie de « cas limites », ne relevant pas de l’AI mais tout de même pas en mesure de suivre l’enseignement dans une classe publique.
Il faut reconnaître que les pouvoirs publics ont fait beaucoup d’efforts pour suivre l’évolution de la pédagogie spécialisée malgré le caractère ségrégationniste de la loi AI, notamment :
• en associant les autorités scolaires à la surveillance pédagogique des institutions ;
• en accordant toutes sortes de mesures dites pédago-thérapeutiques permettant d’intégrer des enfants relevant de mesures AI dans des écoles ordinaires, individuellement ou en groupes-classes ;
• en subventionnant largement toutes les formations à l’enseignement spécialisé et pas seulement celles du personnel des écoles spéciales de l’AI…
A défaut de prétendre à l’exhaustivité, je pose trois repères pour définir l’évolution jusqu’à aujourd’hui.
1) en 1978 déjà, le généticien Albert Jacquard publie un livre ayant pour titre « Éloge de la différence ». On y lit notamment ceci : « La leçon première de la génétique est que les individus, tous différents, ne peuvent être classés, évalués, ordonnés : la définition de ‘’races’’, utile pour certaines recherches, ne peut être qu’arbitraire et imprécise ; l’interrogation sur le ‘’moins bon’’ et le ‘’meilleur’’ est sans réponse ». Ce concept de différence a posé problème en pédagogie lorsqu’il s’est agi d’accueillir des enfants handicapés dans l’école ordinaire. Dans cette acception, le terme intégration signifie mettre des élèves différents avec des élèves ordinaires. Sous-entendu au départ, l’élève différent devra s’adapter à la classe ordinaire.
2) en 1999, c’est dans le même registre que le philosophe Alexandre Jollien (lui-même en situation de handicap) situe son ouvrage ayant pour titre « Éloge de la faiblesse ». Il y aurait dans la société des faibles et des forts, pas nécessairement faits pour s’entendre ; comment fonctionnera l’interface entre eux ? Comment se fera l’intégration des faibles parmi les forts ?
3) en 2007, un collectif d’auteurs auquel participe Alexandre Jollien publie l’ouvrage « Handicap : de la différence à la singularité ». C’est un changement radical de perspective, on abandonne la conception normative, on considère que, par nature, l’être humain échappe à toute définition et à toute norme. Chaque personne est unique, singulière. La portée de cette assertion est essentielle pour la pédagogie : l’école doit envisager son action à partir des besoins de chaque élève et non en fonction d’une prétendue normalité ou moyenne. C’est donc l’éloge de la singularité. La question de l’intégration cède le pas à la notion d’inclusion qui se traduit en pédagogie par la mise en place de la différenciation. Lorsque ce but est atteint, on peut utiliser le terme générique de « scolarisation ».
Alexandre Jollien a écrit : « La beauté de chaque individu ne réside-t-elle pas précisément en sa singularité ? ». C’est à partir de cette position que je situe ma référence éthique et déontologique dans la présentation de ce jour.
II. TROIS ÉVÉNEMENTS CONCOMITANTS AU DÉBUT DU XXIE SIÈCLE
Il est rare de voir se conjuguer les impulsions données par les scientifiques, la volonté politique et l’évolution de la pédagogie. C’est pourtant bien ce qui s’est produit durant ces 15 dernières années.
1. L’OMS ouvre de nouvelles perspectives
En 1980, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) publie la «classification internationale des déficiences, incapacités et handicaps» (CIH ou CIDIH) aussitôt critiquée parce que linéaire et centrée sur les conséquences de la maladie. C’est la personne handicapée qui est appelée à s’intégrer à la société, la réciproque ne va pas de soi.
En 2001, l’OMS publie la «classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé» (CIF ) centrée sur les composantes de la santé. Nous sommes tous égaux et tous différents. Selon cette vision, chaque membre de la société peut, à un moment ou à un autre de son existence, se trouver en situation de handicap face à son environnement. La personne et la société sont concernées : l’adaptation de la personne en situation de handicap et celle de l’environnement sont réciproques. Le passage du modèle conceptuel de la CIF à l’application pratique est facilité par un modèle explicatif intitulé Processus de Production du Handicap (PPH )
En référence aux points de repères cités plus haut, chaque personne est effectivement reconnue dans sa singularité et non plus dans sa déficience.
2. La volonté politique
La Déclaration de Salamanque promulguée par l’UNESCO en 1994 a fonctionné comme un élément déclencheur. Le ton se veut très incitatif :
« Nous sommes convaincus et nous proclamons que :
l’éducation est un droit fondamental de chaque enfant […],
chaque enfant a des caractéristiques, des intérêts, des aptitudes et des besoins d’apprentissage qui lui sont propres,
les systèmes éducatifs doivent être conçus et les programmes appliqués de manière à tenir compte de cette grande diversité de caractéristiques et de besoins, […]
les écoles ordinaires ayant [une] orientation intégratrice constituent le moyen le plus efficace de combattre les attitudes discriminatoires, […] en édifiant une société intégratrice et en atteignant l’objectif de l’éducation pour tous […]. »
Il faut toutefois attendre la révision de 1999 pour ancrer dans la Constitution fédérale les principes énoncés dans la Déclaration de Salamanque :
« Art. 8
1 Tous les êtres humains sont égaux devant la loi.
2 Nul ne doit subir de discrimination du fait notamment de son origine, de sa race, de son sexe, de son âge, de sa langue, de sa situation sociale, de son mode de vie, de ses convictions religieuses, philosophiques ou politiques ni du fait d’une déficience corporelle, mentale ou psychique. […].
4 La loi prévoit des mesures en vue d’éliminer les inégalités qui frappent les personnes handicapées.
Art. 41
1 La Confédération et les cantons s’engagent, en complément de la responsabilité individuelle et de l’initiative privée, à ce que : […]
g. les enfants et les jeunes soient encouragés à devenir des personnes indépendantes et socialement responsables et soient soutenus dans leur intégration sociale, culturelle et politique. »
L’application de la Constitution se décline en lois. La loi fédérale sur l’égalité pour les handicapés promulguée en 2004 a des effets très contraignants :
« Art. 1 But
1 La présente loi a pour but de prévenir, de réduire ou d’éliminer les inégalités qui frappent les personnes handicapées.
Art. 20
2 [Les cantons] encouragent l’intégration des enfants et adolescents handicapés dans l’école régulière par des formes de scolarisation adéquates pour autant que cela soit possible et serve le bien de l’enfant ou de l’adolescent handicapé. »
Un dernier bouleversement s’est produit au niveau fédéral dans le cadre d’une vaste opération destinée à redéfinir les domaines des tâches et des charges respectives de la Confédération et des cantons. Cette réforme, connue sous le sigle RPT part du point de vue que la scolarisation est et doit rester une tâche cantonale, la Confédération renonce à subventionner les écoles spéciales de l’AI. Cette disposition, entrée en vigueur en 2008, a d’importants effets sur l’organisation de l’enseignement spécialisé.
3. L’évolution de la pédagogie
Tant que l’AI patronnait le domaine de l’enseignement spécialisé, l’Office fédéral des assurances sociales était en même temps l’organe prescripteur des mesures de pédagogie spécialisée, l’instance subventionnante et le garant d’une application uniforme de la loi AI sur l’ensemble du territoire suisse.
En application de la RPT, l’enfant assuré AI et reconnu invalide devient un élève tout court. Pas aussi simple, le fait de devenir un élève ne gomme pas d’un trait de plume les aides spécifiques dont il a besoin pour rejoindre la cohorte des élèves jusqu’ici nommés ordinaires. Ceci explique que cet assuré d’abord handicapé, puis en situation de handicap, va devenir un élève ayant des besoins particuliers. Au-delà de la valse terminologique à laquelle on assiste, on peut se réjouir que cette dénomination soit conforme à la notion de singularité développée plus haut. Un élève qui lit grâce à ses lunettes a un besoin particulier comme celui qui a besoin d’une mesure de soutien pédagogique pour apprendre à lire. Chacun est singulier dans une école qui les accueille tous les deux selon le principe de l’inclusion.
Autre spécificité confédérale. Comme chacun le sait, il y a en Suisse 26 systèmes scolaires indépendants. Une multitude d’accords coordonne, harmonise les systèmes scolaires entre les cantons. La RPT va obliger les cantons à légiférer dans le domaine de l’enseignement spécialisé. C’est à cet effet qu’a été élaboré l’Accord intercantonal sur la collaboration dans le domaine de la pédagogie spécialisée . Cet accord est actuellement en voie d’approbation dans l’ensemble des cantons. Pour entrer en vigueur dès 2011, il devra être ratifié par dix cantons au minimum. L’accord stipule en particulier :
« Art. 1 But
Les cantons concordataires travaillent ensemble dans le domaine de la pédagogie spécialisée dans le but de respecter les obligations découlant de la Constitution fédérale de la Confédération suisse, de l’accord intercantonal sur l’harmonisation de la scolarité obligatoire et de la loi fédérale sur l’élimination des inégalités frappant les personnes handicapées. En particulier,
a) ils définissent l’offre de base qui assure la formation et la prise en charge des enfants et des jeunes à besoins éducatifs particuliers,
b) ils promeuvent l’intégration de ces enfants et de ces jeunes dans l’école ordinaire,
c) ils s’engagent à utiliser des instruments communs.
Art. 2 Principes de base
La formation dans le domaine de la pédagogie spécialisée repose sur les principes suivants :
a) la pédagogie spécialisée fait partie du mandat public de formation ;
b) les solutions intégratives sont préférées aux solutions séparatives, ceci dans le respect du bien-être et des possibilités de développement de l’enfant ou du jeune concerné et en tenant compte de l’environnement et de l’organisation scolaires ;
c) le principe de gratuité prévaut dans le domaine de la pédagogie spécialisée ; une participation financière peut être exigée des titulaires de l’autorité parentale pour les repas et la prise en charge ;
d) les titulaires de l’autorité parentale sont associés à la procédure de décision relative à l’attribution de mesures de pédagogie spécialisée. »
Dans la pratique, cette évolution se traduit par l’instauration d’une pratique pédagogique nouvelle désignée par le terme de différenciation de l’enseignement. Philippe Perrenoud a décrit ce concept comme suit :
« Cette compétence […] consiste à utiliser toutes les ressources disponibles, à jouer sur tous les paramètres pour organiser les interactions et les activités de sorte que chaque élève soit constamment ou du moins très souvent confronté aux situations didactiques les plus fécondes pour lui. […]
Cette compétence systémique mobilise des compétences plus spécifiques. On en distinguera quatre :
- gérer l’hétérogénéité au sein du groupe-classe,
- décloisonner, élargir la gestion de classe à un espace plus vaste,
- pratiquer le soutien intégré, travailler avec des élèves en grande difficulté,
- développer la coopération entre élèves et certaines formes simples d’enseignement mutuel « .
La différenciation de l’enseignement dépasse le cadre de la classe. Elle requiert la mise en œuvre de moyens et de démarches pédagogiques qui concernent non seulement l’élève, les activités en groupes de pairs et la conduite de la classe, mais aussi l’équipe des enseignantes et enseignants de l’établissement, les programmes, les ressources et enfin les structures générales de l’école.
En bref, trois impulsions concomitantes marquent l’avènement d’une nouvelle conception de l’enseignement spécialisé :
• le monde scientifique consacre le statut de singularité ;
• la politique déclare l’égalité ;
• l’école accueille tous les enfants avec le statut d’élèves.
III. LES DÉFIS ACTUELS
1. Tension entre deux finalités a priori opposées
L’école doit actuellement assumer une forte tension entre deux finalités a priori opposées : élever le niveau de la formation en général et accueillir des élèves à besoins éducatifs particuliers.
Elever le niveau de la formation
« Un ensemble de signaux émis par l’environnement politique, économique et social pose en constat la difficulté de devenir autonome et épanoui dans l’existence sans être au bénéfice d’une solide formation, sanctionnée par un diplôme. A l’intérieur même du système scolaire, les études de type PISA accréditent les prétendues faiblesses suisses et cantonales en matière d’efficience scolaire. La synthèse de PISA 2000 s’intitule ‘’ Préparés pour la vie ?’’ et rappelle que de bonnes compétences scolaires ‘’ sont une condition préalable pour pouvoir mener une carrière avec succès ‘’.
S’il est vrai que les milieux de l’éducation et de l’enseignement relativisent la portée de ce qui précède, il est tout aussi pertinent de constater que la représentation des parents est fortement influencée par cette vision élitiste des finalités de la formation. Les parents […] ont intégré le modèle ‘’école de la réussite’’ dans leur vision du monde : ils exigent la performance aussi bien du système que de leur enfant. Cette même représentation infiltre par ailleurs l’image de soi que se donne l’élève en difficulté. Elle résonne en creux lorsque ses parents, à l’instar de ceux de Michel Drucker soupirent : Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi ? ».
Accueillir les élèves à besoins éducatifs particuliers
Comment peut-on élever le niveau général de performance et simultanément donner du temps et des aides individualisées à des élèves à besoins éducatifs particuliers ? Dans le cadre des moyens dont dispose actuellement l’école publique, la conciliation de ces deux exigences n’est guère possible. Il s’agit par conséquent d’innover, de dynamiser les ressources de l’école pour lui permettre de satisfaire à cette mission nouvelle.
2. Multiplication des études et recherches
Comment appliquer la loi et l’accord intercantonal ? Si c’était simple, les politiques auraient défini les moyens et les modalités dans la foulée des dispositions légales. La question se révèle finalement très complexe et génère actuellement une multitude d’études. J’en cite quelques unes, non à titre exhaustif mais pour montrer la diversité des pistes explorées.
• Une étude en Suisse alémanique part du constat que « la frontière entre enseignement ordinaire et spécialisé tend à devenir de plus en plus floue en Suisse » et constate que « les cantons sont confrontés à des situations décidément peu claires concernant les points communs et les spécificités dans ces deux domaines, ainsi que des chances pour le développement de l’intégration ». On en est ici au niveau du constat.
• Dans le canton de Vaud , une recherche tente de répondre à la question « Quelles sont les conditions nécessaires pour que les enfants en situation de handicap puissent parcourir un cursus régulier ? » L’étude met en évidence trois problématiques :
les difficultés à établir le diagnostic en temps opportun,
le manque de personnel spécialisé,
les problèmes de coordination et d’information.
Etude actuellement peu pertinente, parce que portant sur 8 élèves seulement. Il faudra attendre un élargissement de la base statistique pour prétendre à une généralisation des constats.
• Soutenue par la HEP vaudoise, une école primaire vaudoise a élaboré un concept de pédagogie inclusive très prometteur . Il s’agit pour l’essentiel de mettre à disposition des enseignants travaillant en équipe un réseau d’aide (soutien, co-enseignement, mesures pédagothérapeutiques) dit de proximité, c’est-à-dire rattaché directement à l’établissement. Ce faisant, les ressources sont immédiatement disponibles, l’école a une autonomie qui lui permet d’agir au quotidien pour prévenir et résoudre les problèmes. « l’inclusion n’est pas réservée aux élèves ayant des handicaps ou des ‹besoins particuliers. C’est une question d’attitude et d’approche qui suscite chez tous les élèves un sentiment d’appartenance et une approche qui favorisent le développement de l’estime de soi de tous les élèves (MacKay, 2007, p. 6) ».
• Deux études pilotées par la CDIP sont en cours.
L’une vise à fixer des critères harmonisés sur le plan suisse pour diagnostiquer et orienter les élèves à besoins éducatifs particuliers . Elle s’appuie sur la nouvelle classification de l’OMS citée plus haut. Il est notamment question d’élaborer un logiciel informatique dont l’application garantirait une évaluation uniformisée des élèves ; j’ai personnellement une certaine réticence à entrer dans une telle démarche, sachant l’importance des éléments psychologiques et relationnels forcément subjectifs qui doivent accompagner toute évaluation de la personne, de ses limites et de ses ressources.
L’autre devrait apporter des réponses dans les trois volets suivants :
o « Le premier a pour but d’évaluer si les enfants avec des incapacités intellectuelles intégrés dans des classes ordinaires font autant de progrès dans leurs performances scolaires et dans leurs habiletés adaptatives que des élèves comparables scolarisés en école spécialisée.
o Le deuxième cherche à répondre à une question qui interroge bon nombre de parents et d’enseignants : l’intégration d’un enfant présentant une incapacité intellectuelle dans une classe ordinaire freine-t-elle les apprentissages des autres enfants de la classe ?
o Le troisième volet se penche sur les attitudes des enseignants envers l’intégration. »
Ces recherches s’avèrent plus complexes que prévu, ne serait-ce que par l’absence de données statistiques fiables issues des pratiques de l’école spéciale sous le régime de l’AI et les difficultés d’harmonisation des terminologies complexifiées encore par le trilinguisme. Les résultats sont attendus dans les deux prochaines années.
• La recherche actuellement la plus complète et la plus utile à l’élaboration d’un concept cantonal a été réalisée sous l’égide de la CDIP. Elle s’intitule : COMOF : Comment maîtriser l’offre en pédagogie spécialisée en regard de l’augmentation des effectifs des élèves en difficulté dans les systèmes scolaires . L’étude traite en particulier les domaines suivants :
o Créer un système de pilotage de l’enseignement spécialisé cohérent
o Adapter ou créer des bases légales
o Coordonner la décision et le financement
o Avoir et transmettre une vision politique
o Améliorer l’administration et la gestion des prestations
o Améliorer et adapter la formation des professionnels
o Organiser des écoles intégratives
Sous ce dernier volet, l’étude donne des pistes d’action apparaissant actuellement comme les plus pertinentes et les plus réalistes. J’en cite quelques-unes :
o « Une école qui considère que le maintien dans le circuit régulier d’enfants en difficultés ou présentant des besoins spéciaux fait partie de sa mission, doit pouvoir s’appuyer sur quelques principes essentiels :
o • Le climat social dans l’école doit être bon afin de permettre l’échange entre les partenaires. La recherche a montré que, globalement, les enseignants des cantons latins sont plutôt satisfaits du climat qui règne dans leurs écoles, mais elle a également montré que là ou le climat social est moins bon, les enseignants ont plus tendance à se séparer des enfants qui ont des difficultés ou des besoins spéciaux.
o • Le climat entre les enseignants et la direction doit également être positif, […] La volonté politique de maintenir toujours plus les élèves en situation de handicap au sein de l’école ordinaire doit être relayée, en premier lieu, par le directeur d’école. Ce relais ne pourra fonctionner qu’à la condition qu’une relation de confiance existe entre la direction et les professionnels.
o • Nous faisons l’hypothèse qu’une école intégrative doit pouvoir s’appuyer sur un travail de coopération entre les professionnels d’une école. […].
o • Une charge de travail trop importante peut représenter un obstacle supplémentaire au développement d’une école intégrative. […]
o • Dans une école plus intégrative, les offres de pédagogie spécialisée […] doivent exister dans le cadre de l’école et ne pas être attribuées de façon individuelle à l’élève. Ce constat implique, à moyen terme, le transfert d’un certain nombre de compétences des milieux spécialisés vers les écoles ordinaires […].
o • Dans une école plus intégrative, il est important de renoncer à la promotion sur la seule base des performances scolaires et éviter de faire du redoublement et de l’orientation vers des filières parallèles les seules solutions à des parcours scolaires plus difficiles et qui nécessitent plus de temps pour les apprentissages. Cela ne peut se réaliser qu’à la condition d’offrir un véritable soutien à l’enseignant, avant même le soutien à l’élève . »
3. Chaque canton doit élaborer un concept de pédagogie spécialisée
Chaque canton a maintenant en mains les dispositions constitutionnelles, légales et concordataires qui doivent régir l’avenir de l’enseignement spécialisé. Les recherches citées plus haut apportent quelques éclairages complémentaires. Elles mettent aussi en évidence le fait que la réorganisation proposée nécessitera l’engagement de moyens financiers au moins aussi importants que ceux consentis sous le régime de l’AI, mais cette fois à charge exclusivement des cantons.
Les cantons sont ainsi contraints d’agir dans un cadre défini ; ils ont cependant une large liberté de manœuvre inhérente à leurs compétences cantonales exclusives en matière d’instruction publique ; la marge de manœuvre en question est évidemment tributaire des moyens financiers que le canton peut dégager pour réaliser son projet.
IV. ETAT DES LIEUX
En Suisse en général
En Suisse en général selon l’Agence européenne pour le développement de l’éducation des personnes présentant des besoins particuliers , « l’intégration d’enfants et de jeunes avec des besoins éducatifs particuliers dans les écoles ordinaires va de l’avant. A cet effet, la plupart des cantons et des communes ont développé des lois, des concepts et des lignes directrices qui leur permettent de proposer des offres adaptées. » L’Agence met en évidence le modèle intégratif tessinois dont la qualité a largement fait ses preuves.
Où en est-on dans la République et Canton du Jura ?
Dans une question écrite déposée au Parlement en novembre 2009 , le député-enseignant spécialisé Christophe Berdat pose au Gouvernement les quatre questions suivantes :
1. Quels sont les effets de la mise en œuvre de la RPT pour l’école jurassienne ?
2. Comment est gérée la période transitoire ?
3. Quand le Gouvernement envisage-t-il de proposer au Parlement la ratification du concordat sur l’enseignement spécialisé ?
4. Quels sont les éléments qui constitueront le concept jurassien d’enseignement spécialisé ?
Dans sa réponse du 27 janvier 2010 , le Gouvernement rappelle que la loi scolaire jurassienne a été modifiée en 2007 déjà pour pallier au retrait de l’AI dans le domaine des mesures pédago-thérapeutiques (logopédie, psychomotricité, service éducatif itinérant, soutien et conseil) ainsi que le financement de l’Institution Pérène. La charge supplémentaire cantonale avoisine les 7 millions et demi de francs par année.
Le Gouvernement s’attend évidemment à ce que le Parlement adopte l’Accord intercantonal en automne 2010.
Un groupe de travail élabore actuellement le concept jurassien d’enseignement spécialisé qui comportera les éléments suivants :
l’offre de base pour les besoins éducatifs particuliers,
les mesures prises pour promouvoir l’intégration,
les instruments nationaux communs.
La réponse du Gouvernement précise enfin :
« Le principe visant à privilégier l’intégration de chaque élève, quel que soit son handicap ou ses besoins particuliers, nécessitera une analyse fine en vue d’en préciser les modalités et les conditions (intégration totale, partielle ou non). Il s’agira de prendre en considération les intérêts et le bien-être de l’élève et d’adapter les ressources à mettre à disposition des enseignant-e-s. »
On peut s’attendre prochainement à :
a) l’acceptation de l’Accord intercantonal par le Parlement jurassien ;
b) la promulgation, par le Gouvernement, d’une ordonnance concernant la pédagogie spécialisée ;
c) la création d’un poste de conseiller pédagogique de l’enseignement spécialisé.
Dans le canton de Zurich
Selon Inside, publication de Pro Infirmis Suisse « Dans le canton de Zurich, l’intégration des enfants handicapés dans l’école ordinaire est désormais ancrée dans la loi – un nouveau défi pour l’école publique ! […] La complexité du domaine du handicap dans le canton est telle que les novices ne s’y retrouvent pas. Souvent, les parents ne connaissent pas non plus la scolarisation intégrative. C’est pourquoi des tensions, qui touchent les écoliers, leurs parents et les enseignants, peuvent apparaître dans les écoles pendant la première phase de mise en œuvre ».
Dans le canton de Berne
Le Conseiller d’Etat Bernard Pulver, sous le titre ‘’Intégration et mesures pédagogiques particulières’’ écrit :
« Façonner une école qui tienne compte en même temps des forces et des faiblesses individuelles des enfants relève aussi bien du défi que de l’art. Il nous faut introduire des programmes de soutien à l’école qui permettent d’encourager tant les surdoués que les enfants souffrant de handicaps, à partir du potentiel qui est le leur.
C’est dans la perspective de ces objectifs à atteindre que j’ambitionne à long terme une école obligatoire intégrative focalisée si possible sur l’encouragement de tous.
L’égalité des chances et l’encouragement individuel occupent ainsi une place centrale. »
Voilà pour les intentions. Dans les faits, la mise en conformité de l’enseignement spécialisé avec l’enseignement ordinaire pose des questions qui montrent la complexité des problèmes à résoudre et l’ampleur des frais à engager .
En Amérique du Nord,
Selon Maurice Tardif , il est devenu évident qu’une part importante des établissements scolaires ont pris clairement un virage en faveur des Winners, des gagnants : ceux-ci doivent être formés dès l’enfance dans une école compétitive, mettant l’accent sur la performance, les comparaisons entre élèves et établissements, les palmarès, le succès. Les plus « faibles », les moins rapides et ceux qui échouent n’ont certainement pas de place dans une telle école : ils sont considérés comme des fardeaux ou des obstacles ; ils doivent être séparés des autres […]. Bref, l’éducation des Winners exige une école de gagnants et non pas une école de perdants. On le voit, la lutte en faveur de l’intégration et de la justice est loin d’être terminée !
V. POSTULATS
Les postulats qui suivent n’engagent que moi-même. Elles résultent de ma compréhension actuelle du changement de paradigme qui voit dans tout enfant un élève dans sa pleine singularité, avec ses ressources, ses difficultés, ses besoins et son droit à la meilleure école possible.
Sur le plan de la législation scolaire
• un cadre légal évolutif,
• une gouvernance participative,
• l’affirmation d’une volonté intégrative la plus proche possible de l’inclusion,
• la mise en réseau des ressources actuelles de l’enseignement spécialisé avec celles de l’école ordinaire pour définir « l’école » tout court,
• un dispositif de veille comprenant des ressources sociales, psychologiques et médico-psychologiques.
Sur le plan de l’établissement scolaire
• la complémentarité entre les institutions (Pérène, Hôpital de jour) et les écoles ordinaires,
• le travail en équipe pluridisciplinaire,
• un réseau d’aides (appui, soutien, mesures pédagothérapeutiques…) immédiatement disponibles,
• des compétences décisionnelles (rapprocher le lieu de décision du lieu de l’action).
Sur le plan de la classe
• le décloisonnement pour dynamiser l’action en équipe et en réseau,
• la pratique du co-enseignement (deux personnes, l’une titulaire de la classe et l’autre spécialisée travaillant en commun sur l’ensemble de la classe lorsque c’est nécessaire).
Au niveau de l’enseignant et de l’enseignante
• du temps sur son horaire de travail pour participer à l’animation de l’équipe et du réseau,
• du temps pour construire les repères et les outils lui permettant de pratiquer la différenciation de son enseignement,
• une offre trapue de formation continue lui permettant d’acquérir les compétences requises dans la nouvelle vision de l’enseignement qui se profile,
• un lieu d’analyse de pratique et de supervision lui donnant l’opportunité de prendre de la distance dans l’accomplissement de sa tâche devenue encore plus complexe et prégnante.
Au niveau des parents
• un partenariat valorisant,
• une participation aux décisions.
Au niveau de l’élève
• être un élève comme les autres,
• être reconnu comme je suis, dans ma singularité.
VI. CONCLUSION
Un brin d’humour pour conclure.
Sil est bien vrai que les impulsions de la science, de la politique et de la pédagogie s’unissent pour célébrer la primauté de l’école intégrative, il est non moins évident que le passage à l’acte reste difficile à réaliser.
A témoins, les déclarations officielles entourant la promulgation, le 8 juin 2010, du plan d’études romand.
Dans l’Impartial je lis sous le titre « Objectifs minimaux pour tous les élèves », le commentaire suivant : Les écoliers romands auront les mêmes objectifs minimaux à atteindre dans les cinq domaines disciplinaires de base. Par exemple dans celui des sciences, à la fin de la scolarité obligatoire, ils devront être capables de reconnaître, nommer et décrire un cube, un parallélépipède rectangle, un prisme doit ou encore une pyramide. Parallèlement, ils devront pouvoir les esquisser par un développement et en perspective ».
Selon le Petit Robert, « tous » signifie sans en excepter un. Combien parmi nous ce soir, saurait mettre en perspective et même développer un parallélépipède rectangle ? C’est à l’aune de cette exception-là que je situe les efforts qu’il faudra consentir pour aménager le cadre scolaire dans une perspective de différenciation.
Delémont, juin 2010. Georges Rais
VII. BIBLIOGRAPHIE
Agence européenne pour le développement de l’éducation des personnes présentant des besoins particulier www.european-agency.org.
Bachmann Hunziker, K. et P. Pulzer (2010). Elèves aux besoins particuliers dans le système scolaire régulier, in Revue CSPS, No 5/10, Berne.
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